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Poursuivre la réussite du Canada en matière d’immigration

En mai dernier, alors que je roulais sur l’autoroute 101 reliant San Francisco à Silicon Valley, j’ai aperçu un panneau publicitaire qui invitait les travailleurs migrants temporaires aux États-Unis à faire une demande pour venir vivre au Canada. L’annonce ciblait les travailleurs étrangers qualifiés qui avaient du mal à cheminer dans le système américain peu accueillant des visas.

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Boursière principale Irene Bloemraad 
Photo de l’Université de la Californie à Berkeley

Ce panneau a suscité mon intérêt aux plans personnel et professionnel. J’ai immigré au Canada très jeune et j’ai passé mes années formatrices à Toronto, Saskatoon et Montréal, et je détiens un passeport canadien. Aujourd’hui, je suis titulaire de la chaire d’études canadiennes à l’Université de la Californie à Berkeley et je mène des recherches sur l’immigration. Ce panneau publicitaire, payé par le gouvernement du Canada, illustre bien les forces du système d’immigration du Canada. Toutefois, il constitue aussi un avertissement sur ce qui pourrait mal tourner à l’avenir.

À plusieurs égards, l’immigration et l’intégration sont des réussites au Canada. Chaque année, le Canada accueille des centaines de milliers de migrants à un taux parmi les plus élevés du monde occidental. La grande majorité de ceux qui sont admis à titre de résidents permanents deviennent rapidement citoyens à des niveaux bien supérieurs à ceux des États-Unis, de la France ou de l’Allemagne.

En outre, la grande majorité des Canadiens voient la migration comme une bonne chose. Environ les deux tiers des Canadiens croient que l’immigration est une caractéristique positive clé du pays, et les Canadiens qui se disent patriotiques sont les plus susceptibles d’appuyer l’immigration et le multiculturalisme. Cela est contraire à la situation qui prévaut dans des pays comme les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni où les résidents ont des sentiments beaucoup plus mitigés par rapport à l’immigration.

Le Canada doit son exceptionnalisme en grande partie aux politiques gouvernementales qui font de l’intégration des immigrants dans la société une priorité. Depuis des décennies, la politique canadienne vise à offrir aux immigrants la résidence permanente, des organismes de soutien et une trajectoire claire vers la citoyenneté. Cette voie vers la citoyenneté n’est pas qu’une question d’équité, c’est aussi une façon d’accueillir pleinement les immigrants au sein de la nation en générant des obligations mutuelles et des mécanismes de soutien entre néo-Canadiens et Canadiens établis.

Alors que le nombre de migrants temporaires au Canada est en hausse et que le gouvernement envisage des changements stratégiques qui pourraient compliquer l’accès à la citoyenneté pour les immigrants, il est important de comprendre pourquoi la politique d’immigration du Canada a connu un tel succès jusqu’à présent.

Le gros du malaise à l’égard des immigrants aux États-Unis et dans de nombreux pays européens découle de l’héritage de la migration temporaire et clandestine. L’immigration temporaire sans voie claire vers la citoyenneté est mauvaise pour les immigrants et les pays où ils vivent.

D’après l’expérience d’autres pays, nous savons que la migration temporaire amène les gens à prolonger leur séjour au-delà de la période de validité de leur visa et à devenir des personnes sans documents. Les pays européens qui ont importé des travailleurs temporaires de Turquie, du Maroc et d’autres pays pour les aider à la reconstruction du continent après la Seconde guerre mondiale ont rapidement découvert que les migrants restaient sur place.

Les migrants tissent des liens dans les communautés, certains trouvent l’amour et fondent un foyer, et les employeurs ne veulent pas nécessairement laisser aller des travailleurs qualifiés. Des questions morales surgissent aussi quand on perçoit un travailleur comme rien de plus qu’une pièce de machinerie qu’on peut éteindre – et renvoyer à la maison – quand les temps sont difficiles, et réactiver quand les conditions économiques s’améliorent. – et faire revenir – en cas d’amélioration des conditions économiques.

Aujourd’hui, les États-Unis doivent relever le même défi. Au plan économique, le pays a besoin de travailleurs peu spécialisés sans documents et de travailleurs qualifiés temporaires, mais le pays n’est pas prêt à mettre ces travailleurs sur la voie de la citoyenneté.

Conséquemment, cette croissance rapide de la migration temporaire au sein du programme d’immigration du Canada soulève de grandes inquiétudes. Au fil de quinze années, de 1996 à 2011, le nombre de travailleurs temporaires au Canada est passé de moins de 150 000 à près de 450 000, selon Citoyenneté et Immigration Canada. Actuellement, ce chiffre dépasse probablement les 500 000. Même si un petit nombre, un peu plus de 20 000 personnes en 2011, peuvent passer à la résidence permanente, la plupart n’ont aucune possibilité de faire du Canada leur terre d’accueil à long terme.

En avril 2015, le premier groupe de travailleurs temporaires assujettis à une limite de quatre ans de travail au Canada devra faire face à la possibilité de devoir retourner dans son pays d’origine. Plusieurs partiront avant d’avoir eu l’occasion de contribuer à long terme à la vie économique, sociale, culturelle ou politique du pays. Pour d’autres, il y aura nombre d’incitatifs pour rester au pays où ils ont commencé à se bâtir une vie.

Le panneau publicitaire que j’ai vu près de Silicon Valley visait à attirer les travailleurs avec un visa temporaire, précisément les gens qui ont du mal à trouver la voie de la citoyenneté américaine. Le Canada voulait leur offrir une meilleure option. Nous devons nous assurer que les travailleurs temporaires qui sont déjà au Canada aient des options eux aussi.

Les immigrants sont des gens. Et le Canada a besoin de gens, pas seulement de travailleurs ou d’entrepreneurs. Cette idée devrait être au cœur de la réflexion, alors que les politiciens et les Canadiens examinent les politiques d’immigration et d’établissements au pays.

Irene Bloemraad est Boursière principale au sein de l’Institut canadien de recherches avancées (ICRA) et professeure à l’Université de la Californie à Berkeley.

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