Par: Abeer Khan et Justine Brooks
11 Fév, 2026
À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, nous rendons hommage aux innovatrices, aux chercheuses et aux pionnières exceptionnelles de la communauté de recherche du CIFAR qui tracent de nouvelles voies audacieuses en recherche. Nous nous sommes entretenus avec Debra Karhson, Angelica Lim, Freda Shi et Mei Zhen qui, au fil de leurs travaux, vont plus loin que la simple création de connaissances : elles redéfinissent notre avenir et façonnent les prochaines avancées scientifiques.
Dans une série de courts entretiens, elles parlent de leurs recherches, de ce qui a suscité leur intérêt pour leur domaine et donnent des conseils aux femmes qui souhaitent faire carrière en science.
Membre du programme des chercheurs mondiaux CIFAR-Azrieli 2025-2027, programme Frontières, groupes et appartenance
Debra Karhson étudie les liens sociaux, l’un des facteurs de protection les plus importants contre le suicide et les comportements suicidaires, au sujet desquels une compréhension approfondie et fondamentale est nécessaire. Ses recherches visent à définir la biologie cérébrale des liens sociaux et le rôle des endocannabinoïdes, des molécules de signalisation qui modulent des fonctions essentielles comme l’humeur, le sommeil, l’appétit, la douleur et les réactions immunitaires, dans la transition des interactions sociales vers des liens sociaux. Elle cherche à améliorer la qualité de vie en cernant les mécanismes cérébraux qui sous-tendent les liens sociaux et en les mettant à profit pour accroître la capacité humaine à éprouver un sentiment d’appartenance.
Q: Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour ce domaine?
A: Pour moi, le génie biomédical comme domaine d’études principal était tout ce que je recherchais dans une carrière : il s’agissait du mélange parfait entre l’invention, l’expérimentation et le perfectionnement propres au génie, et l’exploration du monde naturel. Puis, au fil de mes études universitaires, grâce à des rotations de stages coopératifs dans des labos de neuroscience au Collège de médecine Baylor, j’ai découvert que la neuroscience était un domaine d’étude. Un déclic s’est produit et j’avais enfin trouvé le domaine scientifique qui pouvait m’aider à répondre à mes questions les plus brûlantes au sujet de l’autisme et du cerveau.
Q: Quelles applications concrètes pourraient découler de la recension des mécanismes cérébraux à l’origine des liens sociaux?
A: Mon objectif est d’aider à cerner les points d’intervention pour les personnes les plus à risque de suicide et d’idées suicidaires, en particulier des groupes à risque accru comme les personnes neurodivergentes. Environ 90 à 95 % des personnes qui se suicident présentent au moins un trouble neuropsychiatrique (p. ex., trouble du spectre autistique). Grâce à l’étude des mécanismes cérébraux des liens sociaux, nous visons à repérer de nouveaux points d’intervention et de nouvelles pistes thérapeutiques pour renforcer les liens sociaux.
Q: Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes et aux filles qui souhaitent faire carrière en STIM?
A: Persévérez sans relâche. Après chaque victoire et chaque échec. Face aux détracteurs et sous les applaudissements de vos partisans. Ce sera difficile et le plaisir ne sera pas toujours au rendez-vous, mais pas un jour ne passe où je souhaiterais être autre chose. Je vis pour ma fille, qui me rappelle que je suis tout comme les scientifiques dans ses livres, car il fut un temps où je ne pensais pas pouvoir devenir scientifique, diriger mon propre labo, réaliser mes propres recherches et m’occuper de mon petit coin du monde de la science. Il faut être tenace et courageuse, se montrer capable et persévérer. Pas besoin d’être la meilleure, je ne l’étais pas. J’étais cependant incroyablement tenace.
Titulaire de chaire en IA Canada-CIFAR, Amii; professeure agrégée, Université Simon Fraser
A: Angelica Lim crée des robots dotés d’intelligence émotionnelle et d’empathie; elle repousse les limites de la façon dont les machines pourraient interagir avec la vie humaine et s’y intégrer. Plutôt que de demander aux humains de s’adapter aux robots, Lim imagine un avenir où les robots peuvent comprendre comment les humains communiquent, entre autres à travers les gestes, le ton et le langage corporel. Ses recherches examinent non seulement comment les robots peuvent changer notre façon de travailler, mais aussi notre façon de vivre.
Q: Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour ce domaine?
A: J’ai grandi en Californie du Sud, près de Disneyland, et les personnages animatroniques créés par l’entreprise m’ont inspirée. Plus tard, pendant mes études en informatique, j’ai eu l’occasion de participer à des concours de robotique et j’ai beaucoup aimé devoir travailler en équipe pour créer un robot fonctionnel.
Q: Selon vous, dans quel domaine la robotique pourrait-elle avoir le plus fort impact sur le grand public?
A: La robotique pourrait faire des choses qu’il est impossible pour un humain d’accomplir. Cela requiert un peu d’imagination : nous pensons bien sûr aux robots ménagers qui pourraient effectuer des tâches répétitives que nous préférerions ne pas faire. Mais l’impact le plus important viendra de l’exécution de tâches que les humains ne peuvent pas encore accomplir, comme travailler 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans l’espace ou dans des zones dangereuses sur Terre, notamment sous l’eau ou dans des zones radioactives. Les robots sociaux sont déjà mis à l’essai auprès d’enfants qui subissent une radiothérapie contre le cancer, car comme leurs parents ne peuvent pas les accompagner dans la salle de traitement, ils peuvent se sentir seuls et effrayés.
Q: Quel impact durable espérez-vous avoir en robotique grâce à votre travail?
A: J’espère attirer l’attention sur l’émotion et l’humanité, deux dimensions relativement rares en robotique en Amérique du Nord. Notre humeur, nos sentiments et nos émotions ont une place importante dans nos vies, et j’espère encourager d’autres personnes à explorer un espace pour la robotique qui reconnaît que la vie humaine ne se résume pas au travail.
Q: Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes et aux filles qui souhaitent faire carrière en STIM?
A: Explorez les possibilités que vous offre la recherche. Une fois votre diplôme en main, il y a d’autres choix que de décrocher un emploi dans une entreprise. Discutez avec vos professeurs et voyez ce que vous pouvez faire à la fine pointe de la recherche.
Titulaire de chaire en IA Canada-CIFAR, Institut Vecteur; professeure adjointe, Université de Waterloo
Le traitement du langage naturel, un domaine de l’IA qui sous-tend les agents conversationnels, s’appuie sur des concepts liés à l’apprentissage du langage par les humains. Dans ses travaux, Freda Shi cherche à comprendre comment l’élucidation des mécanismes complexes à l’œuvre dans les puissants systèmes d’IA peut, à son tour, permettre de mieux comprendre le traitement du langage par les humains et d’éclaircir le fonctionnement des systèmes d’IA en général.
Q: Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour ce domaine?
A: Mon intérêt pour le traitement du langage naturel (TLN) est né de la lecture de la biographie de Ludwig Wittgenstein, écrite par Ray Monk. J’ai été fascinée par l’idée que « le sens d’un mot réside dans son utilisation dans le langage » (Wittgenstein, 1953). Ce principe constitue l’une des pierres angulaires de la sémantique distributionnelle sur laquelle reposent la plupart des modèles modernes de TLN. Ces modèles représentent les mots et les phrases sous forme de vecteurs, en postulant que le sens découle fondamentalement du contexte. Ces travaux me permettent de jeter un pont parfait entre la frontière de la technologie et les idées philosophiques.
Q: Comment la compréhension des mécanismes de traitement du langage humain contribue-t-elle à faire progresser l’IA?
A: En réalité, je dirais que l’influence va maintenant plutôt dans le sens contraire. À l’avenir, je pense qu’une meilleure compréhension du fonctionnement de l’IA nous aidera à formuler des hypothèses pertinentes pour procéder à une ingénierie inverse des mécanismes du langage humain. Cela dit, la reproduction des comportements humains a mené à de grandes percées dans le passé. Les réseaux neuronaux récurrents reposent sur l’idée que le cerveau traite le langage de manière séquentielle. Pendant des années, cette architecture a défini le domaine du TLN, jusqu’à ce que les transformateurs entrent en scène.
Q: Qu’espérez-vous accomplir d’important dans le domaine grâce à votre travail?
A: Je consacre désormais l’essentiel de mon travail à la compréhension des mécanismes qui sous-tendent les systèmes d’IA puissants, et je pense que cela permettra deux choses : premièrement, démystifier ces « boîtes opaques de l’IA » et aider le grand public à comprendre ce qu’est ou n’est pas l’IA; et deuxièmement, exploiter les résultats d’interprétabilité de l’IA pour formuler de nouvelles hypothèses sur le traitement du langage humain. Pour ce qui est du second point, je me réjouis particulièrement à l’idée de collaborer avec des neuroscientifiques afin d’explorer ces croisements plus en profondeur.
Q: Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes et aux filles qui souhaitent faire carrière en STIM?
A: Soyez créatives et courageuses. N’hésitez pas à demander de l’aide lorsque vous en avez besoin!
Membre, programme Être humain multiéchelle CIFAR-MacMillan
Nos sens, nos mouvements et nos pensées prennent forme grâce à des milliards de minuscules connexions entre les neurones. Mei Zhen explore le processus de formation de ces synapses et leur rôle dans le câblage du système nerveux et la construction du cerveau. Son labo associe la biologie computationnelle, la microscopie électronique, la génétique, l’optogénétique, l’imagerie calcique et l’électrophysiologie pour étudier le développement et le fonctionnement du système nerveux de la souris. Les recherches de Zhen visent à repérer les déficits des circuits à l’origine des troubles neurologiques chez l’humain pour mieux comprendre et traiter les cerveaux lésés ou malades.
Q: Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour ce domaine?
A: En fait, je n’ai pas su tout de suite que je voulais me lancer en neurobiologie. Avant d’aller à l’université, j’ai lu des livres de Rachel Carlson et de Jane Goodall, ou des ouvrages qui parlaient d’elles, qui m’ont beaucoup marquée. Je dirais que, sans le savoir, ces livres m’ont menée là où je suis aujourd’hui. À travers leur perspective, j’ai compris que nous ne sommes qu’une partie d’une toile de vie complexe, cohabitant et coévoluant. À l’université, j’ai décidé d’étudier des domaines qui m’aideraient à comprendre le développement et l’évolution de la vie. C’est la série d’écrits de Darwin, en particulier ses théories sur la forme et la nature inhérente du comportement, de l’animal à l’être humain, qui m’ont insufflé le désir ardent d’explorer notre fonctionnement.
Q: Comment vos travaux sur la formation des synapses pourraient-ils transformer notre compréhension du développement et des troubles du cerveau?
A: J’ai commencé par cerner quelques gènes qui lèsent gravement le développement du type de synapse qui m’a servi de modèle. Rapidement, j’ai découvert (avec d’autres) que ces gènes ont des effets différents sur différents types de synapses, chez différents animaux. Pour moi, c’était comme une énigme. Après 20 ans à étudier la formation des synapses dans le contexte d’un réseau cellulaire en connexion dynamique ainsi qu’un gène individuel dans le contexte d’un réseau moléculaire en interaction dynamique, j’ai trouvé des réponses fascinantes à cette énigme de longue date. Je crois que ce cadre conceptuel constituera la contribution la plus importante au domaine du développement et des troubles du cerveau. J’espère que mes travaux susciteront un désir de mieux nous comprendre et d’apprécier la vie et les gens qui nous entourent. Sans cela, notre qualité de vie en tant qu’êtres humains ne s’améliorera pas.
Q: Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes et aux filles qui souhaitent faire carrière en STIM?
A: Lisez des livres, réfléchissez par vous-mêmes et cherchez des occasions de travailler avec des mentors.