Par: Abeer Khan
8 Juin, 2026
Kulbhushansingh Suryawanshi connaît bien les sommets de haute altitude et les champs rocailleux de l’Himalaya occidental. À titre d’écologiste et de chercheur en conservation, il dirige le Snow Leopard Trust en Inde et pilote le programme de haute altitude de la Nature Conservation Foundation, où il étudie la dynamique des populations entre les léopards des neiges, leurs proies herbivores sauvages et le bétail. Suryawanshi, membre du programme Avenir et épanouissement du CIFAR, cherche à comprendre comment l’évolution des conditions économiques dans la région influence son écologie.
« L’un des changements les plus importants dans cette région actuellement est le passage de la culture du pois noir à celle du pois vert », explique Suryawanshi. Dans les années 1980, le pois vert a été introduit dans la région en tant que culture commerciale. En raison de sa plus grande valeur, il a supplanté les cultures traditionnelles, comme le pois noir et l’orge. Vingt ans plus tard, ces cultures ont été largement déplacées et leur importance culturelle, négligée. Bien que les cultures commerciales aient procuré une sécurité financière à la région, elles requièrent beaucoup d’eau et sont vulnérables au changement climatique, ce qui les rend moins résilientes à mesure que la planète se réchauffe et que les ressources s’épuisent.
Voilà pourquoi, lorsque l’ancienne étudiante de Suryawanshi, Harman Jaggi, aujourd’hui stagiaire postdoctorale affiliée au High Meadows Environmental Institute de l’Université de Princeton, l’a contacté pour lui dire qu’elle souhaitait retourner dans l’Himalaya pour ses recherches doctorales, il lui a vite suggéré de travailler sur le pois noir. Jaggi s’intéressait déjà à cette plante, en grande partie inspirée par les longues randonnées qu’elle avait faites pour installer des pièges photographiques dans le cadre de ses recherches précédentes sur le léopard des neiges. Lorsqu’elle s’aventurait dans les montagnes, les collaborateurs locaux et les assistants de terrain lui offraient souvent un mélange traditionnel de farine d’orge grillée et de pois noir, qui sustentait son équipe pendant des heures.
Suryawanshi et Jaggi se sont entretenus avec les agriculteurs Rinchen Tobge et Tanzin Tsewang afin de mieux comprendre l’importance de cette culture. Grâce aux connaissances traditionnelles, ils savaient que le pois noir était plus résistant au climat – capable de résister aux conditions climatiques rigoureuses des hautes altitudes – et qu’il possédait une valeur nutritionnelle très appréciée par la communauté. Il ne leur restait plus qu’à vérifier ces données sur le plan scientifique.
À l’aide de collaborateurs, dont Alejandra Echeverri, membre du programme des chercheurs mondiaux CIFAR-Azrieli, et d’agriculteurs locaux, l’équipe de recherche a découvert que le pois noir et l’orge surpassaient largement les cultures commerciales telles que le pois vert dans des conditions de sécheresse. L’étude présente aussi les premières données de séquençage pangénomique du pois noir, révélant une diversité génétique remarquable et une teneur plus élevée en protéines, ce qui souligne sa valeur potentielle pour des systèmes alimentaires résilients au changement climatique. Leurs résultats ont confirmé le témoignage des membres de la communauté locale qui préfèrent cultiver le pois noir et espèrent qu’il prendra autant de valeur que le pois vert à l’avenir, afin de pouvoir revenir à leurs racines agricoles.

« L’argument essentiel que nous avançons est que si nous voulons une agriculture résiliente au changement climatique, il faut nous pencher sur ces variétés traditionnelles et mieux les adapter au marché, plutôt que de laisser le marché dicter ce que nous cultivons », explique Suryawanshi.
Le projet a placé au cœur du processus de recherche les savoirs agronomiques autochtones des agriculteurs qui cultivent le pois noir depuis des générations, plutôt que de les considérer simplement comme des éléments contextuels supplémentaires.
« Ces travaux nous rappellent que les connaissances des petits exploitants agricoles peuvent apporter des solutions essentielles dans un monde en réchauffement », déclare Jaggi.
Cette étude, au croisement de la biologie, de l’écologie et de la sociologie, a été récompensée par le prix de la science de la durabilité 2026 de l’Ecological Society of America, soulignant les précieuses contributions des scientifiques à la science de la durabilité.
Echeverri, originaire de Colombie, déclare que c’est un honneur que les huit coauteurs de cet article, tous originaires des pays du Sud, soient reconnus pour leur travail.
« Il est important de montrer au monde qu’une science de qualité peut se faire ailleurs que dans les pays du Nord. Ce prix récompense l’intégrité, ainsi que la science ancrée dans la communauté et le territoire qui constituent le fondement de notre étude », dit-elle. « Cela montre également que notre démarche scientifique et notre réflexion sur la relation entre la biodiversité, les savoirs locaux et les pratiques culturelles valent d’être récompensées. »
Suryawanshi attribue le succès de cette étude en grande partie à sa participation au CIFAR. Il explique qu’au sein du programme Avenir et épanouissement, les membres sont encouragés à explorer ce que signifie vivre bien sans exceptionnalisme humain, soit l’idée que les humains sont distincts de leur environnement, des autres organismes ou des outils qu’ils utilisent.
« Grâce au CIFAR et à cette nouvelle façon d’envisager notre travail, cette collaboration a misé sur une approche complètement différente et je pense que c’est ce qui a été remarqué par l’Ecological Society of America. L’élément essentiel dans tout cela est la nouvelle façon dont le CIFAR envisage le monde. »