Par: Anastasiya Romanska
23 Juil, 2026
Le débat sur l’intelligence artificielle porte souvent sur les menaces futures et sur le contrôle des systèmes hors de nos frontières. Mais pourquoi ne pas y voir plutôt l’occasion de bâtir, dès maintenant, un avenir numérique plus résilient au pays?
Devant les participantes et participants à l’édition Sécurité de l’IA de l’École Frontières de l’IA du CIFAR, Nick Frosst a expliqué en quoi cette réflexion oriente son travail à titre de cofondateur de Cohere, fleuron canadien de l’IA d’entreprise et chef de file mondial de l’IA souveraine.
Loin des agents conversationnels grand public comme ChatGPT ou Gemini, Cohere conçoit de grands modèles de langage et des solutions d’IA fiables destinées aux organisations des secteurs privé et public, notamment dans les domaines des finances, de la santé et de la fabrication. Fondée en 2019, l’entreprise s’est rapidement imposée sur le marché. Nick Frosst et son équipe ont entre autres signé un protocole d’entente avec le gouvernement fédéral afin de l’aider à développer ses services internes d’IA. Et ce partenariat n’est qu’un exemple parmi plusieurs ententes majeures conclues par l’entreprise.
Ces initiatives s’inscrivent dans les efforts du Canada pour affirmer sa souveraineté technologique. Comme l’a expliqué Nick Frosst, cette souveraineté repose sur l’autonomie, la capacité d’agir et la maîtrise des technologies à l’intérieur des frontières, plutôt que sur une dépendance exclusive à des fournisseurs étrangers.
Pour lui, l’enjeu central est le suivant : « La technologie nous permet-elle d’agir tout en restant sous notre contrôle, ou nous prive-t-elle de cette capacité en nous plaçant sous le contrôle des autres? »
Nick Frosst estime que le Canada doit maintenant choisir entre reproduire les dynamiques des révolutions numériques précédentes ou tracer sa propre voie.
« Nous vivons un autre tournant technologique majeur. Le moment est venu de nous demander si nous allons répéter ce que nous avons fait avec Internet, les réseaux sociaux et la téléphonie, où la centralisation du pouvoir a dépossédé les utilisatrices et utilisateurs, ou si nous allons bâtir un meilleur modèle, dans lequel les gens conservent une réelle maîtrise des outils qu’ils utilisent et en tirent davantage d’autonomie. »
Pour Nick Frosst, la souveraineté n’est pas synonyme d’isolement. Le secteur nucléaire canadien en est un bon exemple : de même qu’une centrale électrique sous supervision nationale peut intégrer des composants importés, le pays a besoin d’un écosystème d’IA diversifié, encadré et géré à l’échelle locale. Dépendre entièrement d’un petit nombre de fournisseurs étrangers revient à créer un risque systémique : si l’un d’eux interrompt l’accès à ses services pour des raisons commerciales ou politiques, c’est toute l’infrastructure numérique nationale qui s’en trouvera menacée.

S’il reconnaît la nécessité d’encadrer l’IA, Nick Frosst juge peu convaincantes les mises en garde apocalyptiques évoquant des machines conscientes qui s’affranchissent de leurs serveurs.
Il préfère plutôt attirer l’attention sur des enjeux plus concrets comme les besoins énergétiques croissants de l’IA et la nécessité d’en assurer le déploiement responsable.
Faute d’encadrement, les outils d’IA risquent de creuser les inégalités économiques, un peu comme l’a fait la révolution industrielle à ses débuts. La prolifération de la désinformation et de la mésinformation menace aussi l’intégrité des espaces numériques. Dans ce contexte, les plateformes de médias sociaux devront vérifier que leurs utilisateurs sont bien des personnes réelles, tout en protégeant leur vie privée.
Nick Frosst soutient que la fiabilité des systèmes tient à la rigueur de leur exécution, à la clarté des consignes et au respect des directives, plutôt qu’à l’intégration de valeurs culturelles dans les logiciels.
« Les modèles doivent simplement appliquer les instructions du préambule. Rien de plus. Chercher à leur inculquer nos normes culturelles pendant l’apprentissage est une erreur. Il faut plutôt inscrire ces normes dans le préambule, puis entraîner le modèle à le suivre le plus fidèlement possible. »
Une telle approche doit toutefois demeurer assez souple pour refléter l’évolution des normes culturelles et la diversité des besoins organisationnels. Par exemple, une entreprise privée peut vouloir bloquer toute fonctionnalité de piratage sur son réseau, tandis qu’une agence de sécurité nationale pourrait avoir besoin de ces mêmes outils pour tester la résilience de ses systèmes. En clair, un système est sécuritaire lorsqu’il accomplit exactement la tâche que lui confie l’organisation qui l’utilise.
Bien qu’il hésite habituellement à donner des conseils dans un secteur qui évolue aussi vite, Nick Frosst a invité les participantes et participants à écouter leur cœur : « Travaillez sur ce qui vous passionne. Lorsque vous consacrez votre énergie à quelque chose qui vous tient vraiment à cœur, les chances que cela vous mène loin sont beaucoup plus grandes. »
À celles et ceux qui hésitent entre faire carrière au Canada ou partir à l’étranger, Nick Frosst vante avec enthousiasme les mérites de l’écosystème canadien.
« Il y a énormément à découvrir en dehors du secteur technologique, et tout autant de possibilités à l’intérieur : on peut y faire une belle carrière tout en menant une vie riche et variée. Restez! Les conditions n’ont jamais été aussi favorables : les investissements et le capital de risque canadien sont plus abondants, et les écoles sont meilleures que jamais. Les instituts d’IA [l’Amii, Mila et l’Institut Vecteur], tout comme l’industrie, sont en plein essor – tout ça, dans un environnement multiculturel, diversifié et pluridisciplinaire qui offre une expérience de vie riche et épanouissante. »
