Par: Liz Do
16 Avr, 2026
À Danemark, les porcs sont près de cinq fois plus nombreux que les humains. Mais leur présence va bien au-delà des fermes, façonnant la vie quotidienne de façon étonnante par les matériaux qu’ils laissent derrière eux.
Le 19 mars, au Musée de l’art dans les espaces publics (MAPS), Daniel Fernández Pascual, Hannah Landecker et Alon Schwabe, membres du programme Avenir et épanouissement, ont lancé l’exposition the House that Pigs built.
Cette exposition transforme des objets familiers du quotidien – une chaise, des toilettes, une porte – en lieux d’exploration, révélant comment des substances issues de corps animaux, comme la gélatine, la glycérine, les acides gras et le calcium, façonnent les environnements modernes depuis plus d’un siècle.
« Le projet est le fruit de recherches de longue haleine sur les systèmes alimentaires industriels et le devenir matériel de leurs produits. Nous souhaitions découvrir comment ces substances sortent du cadre des fermes et des abattoirs », a déclaré Fernández Pascual, « et comment elles s’intègrent à l’architecture, au design et aux textures de la vie quotidienne. »
Soutenue par une subvention Catalyseur du CIFAR financée par la British Academy, cette exposition a été conçue par Cooking Sections, une collaboration artistique lancée par Fernández Pascual et Schwabe il y a dix ans, qui explore l’influence des systèmes alimentaires sur le monde, depuis leurs impacts spatiaux et écologiques jusqu’aux héritages politiques de l’extractivisme – l’extraction à grande échelle de matières premières et de ressources naturelles à des fins d’exportation.
Dans le cadre de l’installation, le public se déplace dans un appartement dépouillé, meublé d’objets qui racontent l’histoire d’« animaux devenant des produits chimiques et de produits chimiques devenant des animaux ». Au moyen de détails sonores et matériels, l’exposition attire l’attention sur les processus cachés derrière les surfaces du quotidien.
« Ces matériaux semblent souvent neutres ou pratiques », explique Schwabe. « Mais ils sont liés à des dommages écologiques et à des conflits territoriaux, ainsi qu’à des systèmes qui vont bien au-delà de ce que nous voyons. »

Le concept de l’exposition est issu d’une collaboration avec Landecker. Schwabe souligne que son expertise en biopolitique et en ultra-transformation a contribué à préciser encore davantage le concept de the House that Pigs Built.
« Ses recherches scientifiques nous ont permis de mieux comprendre le métabolisme, la transformation des matériaux et les longues échelles temporelles de la production industrielle », explique Schwabe. « Nous avons ainsi pu mieux cadrer l’exposition comme une réflexion sur la répartition inégale de l’épanouissement entre les espèces, les territoires et les économies. »
Cet axe de recherche est au cœur du programme Avenir et épanouissement qui rassemble des philosophes, des artistes et des anthropologues ainsi que des spécialistes de l’histoire, de la conservation et de la restauration afin d’imaginer ce qu’il faudra faire pour créer un monde meilleur pour toutes les entités qui composent l’humanité et vivent avec nous.
Pour Landecker, historienne des sciences, cette collaboration était l’occasion de transposer des connaissances scientifiques en une expérience spatiale et sensorielle. « Ce fut un véritable défi, hautement passionnant, que de dépasser le cadre du texte savant pour imaginer comment les gens pourraient se plonger dans la recherche plutôt que de simplement la lire », a commenté Landecker. « Grâce au soutien du CIFAR et de la British Academy, nous avons aussi pu collaborer avec Richy Carey, compositeur et artiste sonore, pour réaliser cette vision. »
Le projet s’appuie sur des recherches sur le métabolisme, la transformation des matériaux et la production industrielle pour montrer comment le corps des animaux façonne non seulement les produits, mais aussi leurs conditions de production : comment les porcs sont nourris, logés et élevés en fonction des marchés mondiaux de ces matériaux.

L’exposition situe ces matériaux dans un contexte environnemental plus vaste. Au Danemark, qui produit annuellement 30 millions de porcs, l’élevage industriel a remodelé l’utilisation des terres, les systèmes hydrologiques et les économies rurales. En retraçant la transformation des corps animaux en substances du quotidien, l’installation révèle comment les coûts environnementaux sont souvent redistribués plutôt qu’éliminés.
En même temps, l’œuvre se tourne vers l’avenir. Intégré à l’exposition, un outil civique numérique suit l’expansion des mégafermes porcines, donnant au public accès aux processus de planification et la possibilité de participer aux décisions relatives à l’environnement. L’exposition s’est ouverte quelques jours seulement avant une élection nationale au Danemark, où l’élevage industriel porcin et son avenir étaient au cœur des débats.
En fin de compte, the House that Pigs built s’interroge sur le sens de la vie dans un monde modelé par des systèmes que nous voyons rarement. « Avant de pouvoir changer ces systèmes, il nous faut comprendre à quel point ils sont profondément intégrés à notre quotidien », a déclaré Fernández Pascual.
L’exposition se poursuit jusqu’au 2 août 2026.